Colère et bienveillance

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Colère et bienveillance

Publié le 31/03/2020
Article rédigé par
Rianne Cabanier

Depuis quelques jours, j’ai deux voix qui se battent en duel dans ma tête. 

La seconde essaie de calmer l’autre, de l’aider à relativiser, mais, bien évidemment, cela ne fonctionne pas. La première hurle de plus en plus fort, exige de se faire entendre, m’écrase de ce message qu’elle doit à tout prix m’adresser et qu’elle ne peut contenir une minute de plus. Et la deuxième voix la repousse, toujours, inlassablement. 

Je suis fatiguée de résister. Je me sens hypocrite ; moi qui encourage toujours les personnes venant me voir à laisser leurs émotions exister, aussi désagréables soient-elles, moi qui leur parle de bienveillance, d’accueil, d’acceptation, je ne mets pas en pratique ce que je prône et ce en quoi je crois. 

 Ce matin, j’ai envie de lâcher prise. Ça risque de décaper un peu sur les bords, mais il est de ma responsabilité de laisser place à ma Colère, qui s’époumone, qui s’arrache les cordes vocales, qui repousse les murs de ma Bienveillance qui l’oppresse et ne l’aide pas. 

 Vas-y, ma belle. Viens, et exprime-toi. 

Ça va être très simple : vu que le message ne semble pas fonctionner dans un sens, on va l’adresser dans l’autre. Ne restez pas chez vous. Sortez autant que vous pouvez. Touchez tout ce qui vous entoure, sans considération pour les limites et la santé de l’autre. Continuez d’ignorer les informations, les messages de prévention, les dangers de la situation actuelle. Soyez égoïstes, paranos et impulsifs. Crachez sur la solidarité. Détruisez tout ce que le reste de la population, le reste du monde s’évertue à mettre en place pour sauver le maximum de personnes. Après tout, vous avez raison : le coronavirus ne vous concerne pas. Il est impensable qu’une personne de votre entourage puisse y succomber, car, c’est bien connu, vous êtes tout-puissants. Vous êtes au-dessus de cette simple grippe. Vous ne risquez absolument rien, du haut de votre tour de PQ et de vos douzaines de kilos de pâtes. 

 Je vous assure : la psychologie inversée a déjà fait ses preuves. Surtout avec les enfants. Parce que c’est ce avec quoi nous composons aujourd’hui : des gosses. Cette partie de la population égocentrée, qui n’en fait qu’à sa tête, malgré les recommandations et les messages du gouvernement, ce sont des mômes. Des moutards. Des sales gamins. 

Et comme tout individu dont le développement émotionnel n’est pas encore arrivé à terme, ils sont incapables de voir plus loin que le bout de leur nez. Ils sont envahis par la peur, noyés par la panique, dans ce « non », cette opposition si symbolique qui leur permet d’affirmer leur personne en pleine croissance psychique. 

Oui, c’est pathétique. Sur ce plan, nous sommes parfaitement d’accord. Mais avez-vous déjà essayé de raisonner avec un enfant ? Avez-vous déjà essayé de lui faire intégrer quelque chose de rationnel, alors qu’il est dévoré par son émotionnel ? Je m’y suis déjà attelé, et je peux vous le confirmer : c’est épuisant. 

Le problème actuel, c’est qu’il y a urgence. Nous n’avons pas de temps à perdre en longues explications, alors que les faits sont déjà là, alors que les gens crèvent, les uns après les autres. Ça devrait pourtant être simple : restez chez vous. On devrait pourtant comprendre ce qui génère cette demande d’ordre mondial ; il y a suffisamment de preuves autour de nous pour que ça paraisse évident ! 

Mais pour beaucoup, ça ne l’est pas. Pour beaucoup, il est inconcevable que les grands-parents, les oncles, les tantes, les cousins, les enfants, les petits-enfants puissent être contaminés. Qu'eux-mêmes puissent être contaminés. Il est encore plus inconcevable qu’ils puissent mourir de ce virus qui dégénère en pneumonie en les rongeant petit à petit de l’intérieur. Après tout, ils ne font pas partie de la population à risque. Ils sont en bonne santé. Ils ne risquent rien. 

La réalité nous prouve tout le contraire. Chaque jour, des dizaines, des centaines de personnes meurent, et pas seulement celles qui sont fragilisées. Il ne s’agit peut-être pas d’un de vos proches, mais en vous croyant à l’abri de telles conséquences, vous contribuez à la propagation de cette saloperie qu’il est aujourd’hui indispensable d’endiguer. Il est de notre devoir de ne pas être aveugle, de lever ce voile d’inconscience qui rend la vie plus douce et colorée. 

Prenons une rue fréquentée, dans laquelle la circulation est intense. Un enfant n’a pas forcément conscience du danger, mais vous, si. Vous savez que s’il traverse sans regarder à gauche, à droite, il pourrait se faire percuter par un conducteur qui ne l’aurait pas vu, ou qui l’aurait vu trop tard. Seriez-vous prêts à le laisser découvrir ce danger par lui-même ? Seriez-vous prêts à prendre le risque de le laisser marcher au milieu de cette rue, parce qu’il est possible qu’aucune voiture ne le touche ? Parce qu’après tout, il court vite, il a de bons réflexes, et il pourrait éviter la mort qui fonce vers lui ? Parce que s’il est touché, ça ne veut pas forcément dire qu’il succombera à ses blessures ? 

Bien sûr que non. Vous l’attrapez fermement par la main. Vous lui montrez les véhicules qui roulent à toute vitesse. Vous le gardez, en sécurité, auprès de vous. Vous lui expliquez qu’il doit faire attention, comme tout le monde. 

Nous sommes dans la même situation avec le coronavirus. Nous avons un devoir de responsabilité envers nous-mêmes, envers nos proches, envers tous les autres. Le risque auquel nous faisons face est réel, tangible, même s’il existe la possibilité que jamais nous n’en soyons victimes. Nous nous devons de rester à distance, sur le trottoir, loin des voitures. Nous nous devons d’être conscients de ce conducteur fou, qui ne s’arrête jamais, même pas au feu rouge, et qui se moque du nombre de personnes qu’il prend sur son pare-brise. 

Il fait magnifique depuis plusieurs jours. Comme vous tous, j’ai envie de sortir. J’ai envie d’aller en terrasse, de me balader, de peut-être aller voir une exposition, ou un film au cinéma. Ou de simplement profiter du ciel bleu et de la nature qui m’entoure. Comme vous tous, je ne le peux pas. Je ne le fais pas. Non pas parce que ça ne me frustre pas, mais parce que je veux protéger les autres d’une potentielle infection. 

Je sais être extrêmement privilégiée, avec mon jardin à la campagne qui me permet de prendre l’air, étant donné que les seuls êtres que je pourrais contaminer sont les vaches qui me servent de voisines, mais je limiterai au maximum mon contact avec qui que ce soit. J’ai aussi la chance d’être de nature introvertie et de trouver du confort dans la solitude qui ne m’a jamais pesée, mais mes proches ne me manquent pas moins pour autant. 

Ce que je constate, chez tous ces individus qui se ruent sur les denrées alimentaires et les rouleaux de papier, c’est une émotion commune : la peur. La panique. Le désarroi. Elle déclenche cette alarme intérieure, ce réflexe de survie qui vous fait, qui nous fait courir dans tous les sens comme des poules sans tête, à la recherche d’une solution qui n’existe pas dans l’action, mais bien dans l’attente. 

Vous remarquez cette impatience collective ? Cette crainte de l’ennui générée par notre sublime société de consommation qui exige toujours plus, toujours mieux, toujours plus cher ? Vous constatez cette peur du manque, qui confère à l’égoïsme, et qui nous pousse à acheter plus, parce que cela nous offre une sensation de contrôle, parce que cela nous donne l’impression de retrouver notre puissance ? Réalisez-vous le piège dans lequel nous sommes embourbés ? Mais surtout, remarquez-vous que nous sommes les seuls à pouvoir en sortir ? 

Nous vivons des jours difficiles, des circonstances qui nous obligent à vivre différemment, qui bousculent nos habitudes avec violence. Et l’Humain n’aime pas le changement. L’Humain abhorre l’instabilité. Il ne tient pourtant qu’à nous de la retrouver, en s’appuyant sur une chose accessible à tous : la simplicité

Etant profondément humaniste, j’ai envie de croire que des prises de conscience individuelles sont possibles. Je suis peu optimiste quant à des changements plus globaux, mais je pense que chacun a le pouvoir de réfléchir à ses modes de consommation, ses modes de vie et de dépense. Ce virus mondial nous offre l’opportunité de nous arrêter. De vraiment nous arrêter. De sortir de la roue dans laquelle nous cavalons constamment, tel un hamster dopé à l’argent et au rendement. Il nous donne l’occasion de revenir à nous. 

Ma Colère s’apaise. La Bienveillance reprend le dessus. 

Elle me pousse à vous dire que Colère ne pensait pas ce qu’elle disait au tout début. Restez chez vous. Prenez soin les uns des autres. Cessez d’être égoïstes et ignorants. Elle m’invite à espérer que le genre humain tirera des leçons, des apprentissages d’un tel événement. Elle me porte à croire que ce groupe de personnes qui ravage les magasins n’est pas aussi idiot qu’on le pense. Que la peur ne doit pas être plus forte que la solidarité et l’entraide. 

Je vous en prie. Arrêtez-vous. Ecoutez-vous. Parlez. Demandez de l’aide. Respirez. Ne restez pas seuls, même à distance. Soyez responsables. Prouvez à la Terre qu’elle mérite qu’on y fasse attention. Retrouvez votre puissance et votre calme. 

Nous y arriverons. Séparés, mais ensemble. 

Illustration : © Wenzhu Wei